«Syntaxe sonore» à la Chapelle Le Corbusier (2019)

Guide trilingue et médiatrice à la Colline Notre-Dame-du-Haut entre mai et août 2019, j’ai élaboré un projet de visite guidée sonore intitulé « Syntaxe sonore ». Il s’agit d’un événement autour du site que l’on nomme « La Colline » . Ce site rassemble les réalisations de trois architectes : Le Corbusier (1953-1955), Jean Prouvé (1975) et Renzo Piano (2008-2011). Il s’avère que Le Corbusier, également peintre, sculpteur, poète, se considérait comme un “artiste complet”. Il présente dans ses travaux préparatoires de la Chapelle de Ronchamp de nombreuses références aux propriétés acoustiques du lieu, qu’il a étudiées de près. Un projet de diffusion de musique électro-acoustique sur la façade nord de la Chapelle avait d’ailleurs été prévu par celui qui, en 1958, soit trois années après l’inauguration de la Chapelle, devait présenter à l’Exposition Universelle de Bruxelles le Pavillon Philips, une structure hors-norme diffusant dans 350 haut-parleurs une pièce avant-gardiste d’Edgar Varèse.

Pendant ma période de contrat saisonnier, fascinée par le rendu de la voix dans la Chapelle et dans son chœur extérieur, j’ai centré mes recherches sur l’aspect musical de la Colline Notre-Dame-du-Haut. Curieuse d’élargir mon champ de connaissances, j’ai rapidement tenté d’établir des liens entre la ville de Ronchamp, que je traversais chaque jour, et la Chapelle.

Il m’est alors apparu que la dimension sonore était commune aussi bien à la Chapelle qu’aux puits de mine ou encore à la Filature réhabilitée en contrebas. Il s’agit effectivement de lieux de production, marqués par la présence de machines, de marchandises, du mouvement. Ainsi, j’ai imaginé un parcours de visite guidée qui lierait les points stratégiques de la ville à la colline de Bourlémont, par le biais de l’immersion sonore. L’écoute est alors prise comme moyen de réception totale. Ce projet ambitieux s’insère dans une proposition culturelle riche sur la Colline, mais plus réduite dans la ville. L’idée était donc de répondre à un besoin évident de resituer la Chapelle dans son contexte géographique. Ce projet établit une continuité avec les sites touristiques et culturelles alentours, et tend, de manière plus large, à accroître le rayonnement de la Chapelle à travers un nouvel angle de vue, ou plus exactement d’écoute.

Mais surtout cet événement rend hommage au travail approfondi entre mathématique, physique et musique que Le Corbusier a élaboré tout au long de sa vie d’artiste. L’architecte suisse a défendu ses ambitions face aux critiques internationales, et l’aspect expérimental, sensible, et hors-normes de cette visite fait écho au caractère révolutionnaire de sa Chapelle.

La question de la légitimité de transposer l’art contemporain au sein d’un édifice religieux trouve sa réponse dans l’édifice lui-même. En effet, la relation que ce projet établit entre l’art profane et le culte chrétien est très semblable à la commande passée en 1950 par la Commission d’Art Sacré du Diocèse de Besançon à Le Corbusier. Alors que ce dernier n’est pas croyant, François Mathey et l’Abbé Lucien Ledeur de la Commission évoqueront son nom lors d’une réunion en début de l’année 1950, Commission qui, à l’instar de certaines paroisses de Suisse ou d’Allemagne, s’est orientée vers une conception résolument moderne, ouverte à l’Art contemporain. Et pas seulement en ce qui concerne l’architecture, mais également le mobilier liturgique, les vitraux et la statuaire.

Le projet de visite guidée « Syntaxe sonore » à Ronchamp est un parcours qui débute à la Filature de Ronchamp et se termine à la Chapelle Notre-Dame du Haut, en passant par le puits de mine Sainte-Marie. Il retrace l’histoire de Ronchamp depuis 1750, et comprend aussi bien des commentaires de visites délivrés par un guide que des montages sonores diffusés dans des haut-parleurs, un concert a capella et deux performances dansées. Il s’inscrit dans la continuité de mon travail de guide et médiatrice au sein de la Compagnie Nech à Montpellier, où j’ai développé des techniques de transmission pour enfants basées sur l’expérience sensible. Je défends ainsi l’idée de l’apprentissage par le jeu, de l’importance du corps dans le processus d’assimilation, et de l’accès à l’art pour tous.

Pour finir, ce projet a pour but d’attribuer de nouvelles fonctions au guide- conférencier. Ce dernier n’est pas seulement celui qui récite son commentaire historique ; il est le chercheur qui habite un lieu afin d’en extraire le nectar, l’artiste qui agence les éléments de façon à faire parler la matière in situ, le collecteur de témoignages.

Extraits sonores :

Sons enregistrés dans la Chapelle (avec Maxime Petroff) : bénitier, chaire, voix et pas dans la nef, ouverture de la porte :